L’Inde, cette terre si lointaine dans ses cultures, dans ses pratiques m’a ouvert ses portes 3 mois durant, de décembre 2017 à mars 2018. J’ai découvert un réseau dans la construction en terre assez riche et je remercie toutes les personnes qui m’ont conseillées et qui m’ont permis de faire toutes ces belles rencontres humaines et architecturales.

De nombreuses maisons en bauge peuplent les campagnes. Dans les villages, elles sont recouvertes d’un enduit de chaux mélangé à des couleurs vives.

Malheureusement ces petits patrimoines, ces petites maisons sont parfois laissées à l’abandon alors qu’elles révèlent toute la splendeur de l’architecture vernaculaire. Tandis que les magnifiques palais et temples d’Inde sont restaurés et intégrés en temps que patrimoine, ces échelles plus petites sont encore ignorées.

J’ai pu rencontrer certains organismes à Bangalore comme l’association Samrakshan de l’architecte Ajith Andagere et l’agence Masons Ink qui répertorient et documentent de vieilles constructions dans la région du Karnataka et du le Sud de l’Inde.

La Fondation Charles Correa, basée à Goa, restaure entre autres le patrimoine local de la ville de Panaji, avec ses puits, fontaines, allées …

Aujourd’hui, si l’on donnait le choix au peuple indien entre habiter une maison en terre et une maison en béton, la majorité opterait pour la maison en béton. « C’est plus beau » disent-ils. Comment leur faire comprendre que leur richesse est sous leurs yeux et dans leurs mains ?

Certains architectes l’ont compris, se sont battus et se battent encore pour développer la construction en terre en milieu urbain ou rural.

Dans la ville de Bangalore, l’architecte Chitra Vishwanath m’a hébergé dans sa maison faite de briques de terre comprimée et stabilisée (BTCS). Sa maison, construite sur un terrain de 135m2 joue avec différents niveaux, intègre une ventilation naturelle, collecte les eaux de pluie qui sont traitées, puis les eaux grises filtrées retournent dans la terre, sur sa terrasse recouverte de plantes. Avec une volonté de construire avec des matières et matériaux locaux, d’atteindre une certaine autonomie notamment grâce aux panneaux solaires, à un chauffage biomasse et à son potager, elle nous montre un bel exemple de résilience face à la croissance urbaine.

Mais au début de sa carrière, personne n’était confiant dans la terre. Seul l’architecte Laurie Baker avait su montrer les qualités de cette matière en Inde du Sud. Chitra Vishwanath a commencé ses premiers travaux en s’inspirant de ses innovations afin d’être plus crédible et a su ensuite développer ses propres idées.

Lorsqu’elle a construit sa maison en 1995, de nombreuses personnes intriguées et intéressées par cette construction lui ont demandé de construire leurs habitations. On peut voir moins d’une dizaine de maisons construites par elle dans son voisinage.

Au total en Inde, pas moins de 700 réalisations en terre par son agence Biome Solutions, dans un contexte urbain et généralement très local, la terre venant du site même ! 




 

À la campagne, sur une colline en périphérie de la ville de Trivandrum, le Laurie Baker Center for Habitat Studies, construit par l’architecte anglais-indien au cours des dernières années de sa vie, forme régulièrement des étudiants et professionnels sur des techniques de construction durables et écologiques.

A l’heure du Modernisme, Baker prônait une architecture vernaculaire de faible coût avec des matériaux, savoir-faire locaux et une ventilation naturelle. Son architecture apparaît toutefois comme plutôt contemporaine grâce aux divers assemblages de briques, à ses courbes et à son intégration dans l’environnement. Sa philosophie est d’ailleurs toujours d’actualité. 


Le travail de Rosie Paul, que j’ai rencontré au sein de son agence Masons Ink à Bangalore, est tourné vers une approche holistique et durable, en favorisant les matériaux naturels et du site, en réutilisant des éléments d’architecture vernaculaire et en détournant des objets.

L’agence organise régulièrement des workshops pour former des étudiants, architectes et maçons au travail de la terre. Une partie de ses constructions est réalisée grâce à ces workshops ou chantiers participatifs.

L’agence d’Ajith Andagere, basée depuis 5 ans dans une maison de plus de 120 ans, dans un petit village à l’Ouest de Bangalore, construit ses projets en suivant une approche similaire.

J’ai eu l’occasion de séjourner plusieurs jours dans son village et de découvrir son propre projet : entre agence, ferme avec cultures, atelier de charpente, fabrication de meubles et sa maison en adobes. Il vise l’autonomie entre autre avec l’utilisation de panneaux solaires, avec l’approvisionnement en eau venant d’une source souterraine et avec un chauffage biomasse.  

Les projets de l’agence sont conçus en totalité, en incluant le paysage, l’architecture, le mobilier et la gestion des énergies. 

Son rêve serait d’y développer un centre de recherche sur la construction en terre.

De nombreuses autres agences en Inde, que je n’ai pu rencontrer durant ce séjour, travaillent sur la construction en terre ainsi que d’autres matériaux naturels et organisent des formations, comme Made in Earth à Bangalore, Thannal à Tiruvannamalai ou encore l’Institut Dharmalaya et la Fondation Hunnarshala.

 

Auroville : terre d’expérimentations

« lieu d’une vie communautaire universelle, où hommes et femmes apprendraient à vivre en paix, dans une parfaite harmonie, au-delà de toutes croyances, opinions politiques et nationalités »

Telle est la description de cette ville expérimentale, créée en 1968 au nord de Pondichéry par la française Mirra Alfassa, le philosophe indien Sri Aurobindo et soutenue par l’Unesco. Avant un désert, Auroville est aujourd’hui une forêt grâce aux travaux hydrauliques et aux millions d’arbres plantés. Cette ville expérimente et développe divers domaines comme l’agriculture, la permaculture, l’architecture, l’artisanat. Malgré des changements par rapport à la philosophie de base, par exemple l’émergence de nouveaux buildings en béton, j’ai pu découvrir et apprendre de nombreuses expérimentations menées par des personnes convaincues et engagées.

Le Auroville Earth Institute (AVEI), construit de 1989 à 2002, a pu expérimenter sur place et développer ainsi ses méthodes de construction pour la ville d’Auroville, entre le Visitors Center et diverses communautés. J’ai participé aux formations sur les briques de terre comprimée et stabilisée avec 5% de ciment (BTCS ou CSEB) ainsi qu’à la formation sur les arches, voûtes et dômes, enseignées par Satprem Maïni et T. Ayyappan. Lors de ces formations, nous avons appris à fabriquer différents types de BTCS avec la presse manuelle Auram Press 3000 créée au sein de l’Institut et à réaliser divers assemblages et éléments de structure. Les arches, voûtes et dômes peuvent être également réalisés en BTCS. Nous avons pu les dessiner par des méthodes de calculs, de géométrie et les expérimenter lors d’ateliers pratiques.

 

Avec le Auroville Bamboo Center, j’ai découvert la construction en bambou : de la récolte, traitement, coupe, torsion, assemblages au montage d’une structure « gridshell ». De nombreuses constructions temporaires sont expérimentées sur les terrains du Bamboo Center et du Bamboo Land dans le cadre de workshops. 

 

Auroville est peuplée de multiples communautés oeuvrant dans divers domaines. Durant un mois, j’ai participé à la vie et aux travaux de celle de Sacred Groves. Découvrir comment fonctionnent les communautés, sur leurs principes, éthiques, emploi du temps, activités est toujours enrichissant pour moi et je m’étonne de la diversité des pratiques ainsi que des similarités.

Sacred Groves est dédié à l’expérimentation architecturale. Ils développent une approche nommée building biology qui possède un certain nombre de principes visant à une harmonie durable et saine avec l’environnement, dont l’utilisation de matériaux naturels et la protection des espaces de vie face aux ondes liées au téléphone ou à Internet. Durant plusieurs années, ils ont construit avec l’aide de bénévoles un bâtiment prototype en bauge, expérimentant diverses techniques comme le torchis, l’adobe ainsi que des procédés et recettes ancestraux comme le lime chakky pour préparer et mélanger le mortier de chaux, ou l’ajout de stabilisants naturels tels que le kadukkai et jaggery.

Mon séjour dans cette communauté s’est terminé par un workshop sur la chaux.  

 

Alizée Cugney, architecte

 

Crédits photos : © Alizée Cugney

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